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Chems Akrouf : Les Djihadistes se répartissent en 4 catégories !

Chems Akrouf DR

Ancien du renseignement militaire, spécialiste du Moyen-Orient, Chems Akrouf est expert en intelligence stratégique. Il a participé à de nombreuses missions de terrain dans le cadre de la lutte antiterroriste. Il travaille notamment sur la catégorisation des Jihadistes, et enseigne à l'Université Panthéon-Assas dans le cadre du Master 2 "Médias et Mondialisation", ainsi qu’au sein du D.U de psycho-criminalistique de la Faculté de médecine de Lyon 1. Il nous livre son analyse sur l’évolution de la menace terroriste en France. Entretien

 

Quelle est l’évolution de la menace terroriste en France, et comment la mesure-t-on ?  

Depuis la perte de l’emprise territoriale de Daech en Irak et en Syrie, la vraie menace pour les services est surtout endogène. Le danger est dorénavant incarné par des individus qui peuvent  s'organiser en petite structure autonome très réduite. Le risque de voir se former des groupes autonomes agissant en mini guérilla, cherchant à harceler la population en menant de petites actions ciblées et en usant de petits moyens: armes blanches, usage de véhicules béliers, est fort probable. Nous risquons donc de voir des gens se faire tuer dans la rue sans que ces auteurs désirent vouloir la confrontation avec les forces de l'ordre. Ils ne voudront probablement plus mourir durant leurs actes et ne revendiqueront pas immédiatement. L’attentat de la rue Victor Hugo de Lyon du 24 mai 2019 avec un colis explosif est un exemple concret. Il n’y avait pas de  volonté de mourir en  kamikazes ni de mourir en martyr.

 

Quelles sont les mécaniques qui conduisent un individu à commettre un attentat ?  

C'est une bonne question. Ce sujet est trop complexe pour être détaillé en quelques lignes. De manière générale, selon les types de catégories, il faut une forte motivation et un conditionnement psychologique permettant une restructurions de la base mentale de ces individus. Les mécaniques qui conduisent à commettre un attentat sont donc variées. Elles peuvent être liées à plusieurs facteurs propres à chaque individu. Un travail de manipulation, d'instrumentalisation et même de contrainte ou de chantage peut favoriser le passage à l'acte.

 

Existe-t-il un des profils ou des catégories types de jihadistes ?

Il n’existe pas de profil type. Chaque cas est un parcours diffèrent. Parler de profil est une erreur, la plupart des auteurs d’attaque terroriste meurent pendant l’attentat et ceux qui survivent se terrent dans le silence. Le cas de Salah Abdeslam et un exemple frappant. En effet, dans le cadre de nos travaux de recherche universitaire à la faculté de médecine de Lyon 1 et avec nos partenaires américains du département d’extrémisme violent de USC, nous préférons parler de catégories.

Nous classons ces auteurs par leur mode opératoire, leur cible, leurs déplacements sur des zones d’entrainement, leur compétence technique et de renseignement ainsi que leur lien avec l’organisation terroriste…

Ces éléments nous permettent de faire ressortir 4 types de catégories : La classe A, Tout d’abord, le "convaincu idéologique". Il ne présente en général aucune pathologie mentale, peut présenter quelques troubles de la personnalité mais il est relativement intégré dans la réalité. Son passage à l’acte par les armes est, pour lui, légitime et donc une continuité logique de son engagement qui passe par la mort. Il possède un lien avec l’organisation terroriste, maîtrise le maniement des armes et travaille dans avec une cellule terroriste organisée, comme lors des attaques du 13 novembre. Cette catégorie est en mesure d’organiser une opération d’envergure et maitrise les opérations commandos. La classe B regroupe les profils présentant des troubles de la personnalité, voire des troubles psychiatriques lourds. Ce sont des personnalités vulnérables psychologiquement, elles ont donc pu facilement être manipulées et se retrouvent idéologisées. Ces profils sont identifiés par des recruteurs afin de les employer comme armes, une fois conditionnés. Ils préfèrent les modes d’action simple (camion, véhicule bélier, arme de petit calibre). Ces derniers n’ont pas de lien concret avec l’organisation terroriste. La classe C, que l’on appelle les copycats. Ce sont des personnalités très fragiles, à la limite du trouble psychiatrique et qui n’ont aucun contact réel avec une organisation terroriste. Ils présentent eux-mêmes une incapacité à s’organiser et à être en lien avec un groupe. Ce qui les conduit à agir seuls, dans la reproduction d’actes terroristes qu'ils ont vu dans les médias. Et ceci afin de signer leur appartenance à une mouvance terroriste, en passant à l’acte. Enfin, la plus dangereuse, la classe D, composée d’individus voulant maintenir par leur action l’idéologie vivante, en cherchant à générer de la peur. Ils visent des passages à l’acte violent (bombe, attaque au couteau, véhicule bélier). Ces derniers ne souhaitent pas mourir en martyr, et souhaitent s’inscrire dans une forme de guérilla afin de maintenir la terreur.

 

Comment parvient-on à identifier un individu prêt à passer à l’action ?

C’est toute la question. Nous n’avons pas de solution miracle pour identifier les plus dangereux. Néanmoins, l’utilisation d’outils d’analyses tels le logiciel Palantir, utilisés dans les services de renseignement, permettent aux analystes de travailler de manière beaucoup plus efficace. Les interactions entre des flux d’informations partagés tels que des localisations GSM sur des sites suspects, des échanges d’informations de messagerie, le suivi de certains comptes bancaires,  combinés au travail de renseignement de terrain, permettent de faire ressortir certaines menaces imminentes.

 

Le terroriste est-il par nature un déséquilibré ?

Pas forcément, encore une fois, aucun cas ne se ressemble. Il est certain que ceux qui sont fragilisés sur le plan psychologique, représentent des proies vulnérables pour les recruteurs. Nous avons autant de convaincus sur le plan idéologique, pleinement conscients de leurs actes qu’à des individus ayant de lourds problèmes psychiatriques parmi ces terroristes.

 

En France, les associations Frères Musulmans jouent-elles un rôle actif dans la radicalisation d’individus ?

Je n’ai pas d’opinion définitive à cette question. Je pense que le vrai problème est surtout le positionnement de la représentation de l’islam de France et de sa légitimité vis à vis des musulmans. Le sentiment antimusulman progresse fortement en France et la hausse des indicateurs de racisme est pour le moins préoccupante. Les effets des attentats sur certains français de confession musulmane est diffèrent pour chacun. Nous constatons un retour communautaire presque par peur de la stigmatisation que peuvent vivre certains musulmans. Cela a de multiples effets. L’association des frères musulmans a toujours été un outil d’influence. Il est fort probable que certains de leurs effets sur des personnes fragilisées peuvent conduire à une forme de radicalité dans leurs pratiques et dans les replis identitaires. Mais parler de radicalisation violente, je ne peux pas me prononcer. Le 10 septembre 2018, Gérard Collomb, alors ministre de l'intérieur, a pris connaissance du rapport publié par l'institut Montaigne sur « La fabrique de l'islamisme ». Ce rapport affirmait que 30% des musulmans français sont potentiellement influencés par des contenus salafistes notamment par le biais d’internet.

 

Quelles sont les techniques mises en place par les services de renseignement français pour surveiller les terroristes potentiels ?

Je ne peux pas répondre à cette question. La meilleure solution pour infiltrer ces groupes est de les surveiller de l’intérieur. Il faut absolument former des spécialistes du renseignement humain capable d'infiltrer ces mouvances. C’est essentiel afin d'avoir des temps d'avance et ainsi démanteler ces réseaux qui sont déjà présents sur le territoire. C'est une des clés de lutte contre la "menace endogène".

 

18/07/2019 - Toute reproduction interdite

 

es gens s'étreignent dans la rue près de la salle de concert Bataclan suite aux attentats meurtriers perpétrés à Paris, France, le 14 novembre 2015. Christian Hartman/Reuters