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France : Le cri d’alarme des Pompiers

Les pompiers éteignent une voiture en feu lors des célébrations du Nouvel An à Douai, le 1er janvier 2019 Pascal Rossignol/Reuters


Les soldats du feu ont entamé une grève depuis le 26 juin. Sans incidence sur la prise en charge du public, leur mouvement dénonce un manque de moyens face au surcroît de travail. Entretien avec Jérôme François, secrétaire général du syndicat UNSA SDIS et pompier dans le Val d’Oise. Propos recueillis par Peggy Porquet
           

Sept syndicats, représentant 85% de la profession, ont déposé un préavis de grève s’achevant le 31 août. Quelle est la réaction du Ministère de l’Intérieur?


A ce jour, nous n’avons pas de réponse concrète. Ce qui complique la chose, c’est que nous dépendons de structures départementales, financées d’une part par les conseils départementaux et d’autre part par les communes. Souvent, le ministère de l’Intérieur se retranche derrière le principe de libre administration des collectivités territoriales, car il n’a pas de lien hiérarchique avec les conseils départementaux et les communes. On a une situation très disparate sur le territoire. Je suis dans un petit département avec un grand nombre d’interventions car nous sommes situés dans la grande couronne Parisienne. On a vraiment des moyens (même si tout est perfectible) et en face il y a des départements dans le dénuement le plus complet. Tout le monde se renvoie un peu la balle mais parmi nos revendications, certaines relèvent du gouvernement. L’autre difficulté est d’ordre interministériel, et il faudrait un arbitrage. Les ministères s’opposent pour nous apporter des réponses. (…)   En ce qui concerne la revalorisation des primes de feu ou des cotisations, cela est du ressort du ministre.


Pourquoi le système de secours Français fonctionne - t - il mal ?


La grosse difficulté des pompiers à l’heure actuelle réside premièrement dans le sous-effectif des hommes et des femmes car nous faisons des missions qui ne nous incombent pas. Le personnel du SAMU fait ce qu’il peut. C’est le système qui ne fonctionne plus, lequel date de plus de trente ans. Une enquête parue l’année dernière révélait que 4,6 millions d’appels téléphoniques n’étaient pas pris en compte par le SAMU parce qu’il n’en a pas toujours les moyens. Il y a aussi peut-être de la pédagogie à faire auprès de la population, car parfois  nous recevons des appels qui ne relèvent pas de nos services. Le système de secours en France date de 86 et repose sur le SAMU, qui doit décider de tout. Je vous cite l’exemple d’un basketteur qui se tord ou se fracture une cheville. Les pompiers arrivent, doivent composer le 15, décrivent la situation au médecin qui donne ses instructions et ordonne d’emmener la personne à l’hôpital. Ça ne sert à rien car ça engorge complètement le centre 15 et nous passons des heures à attendre. C’est un leurre de faire croire qu’on a une vraie régulation médicale systématique. Dans certains cas, il  faut moins de deux minutes pour se faire une idée. Et l’on n’a même pas de médecin, on a une ARM, (assistante de régulation médicale) qui normalement n’est pas habilitée à le faire. On n’a plus de médecins sur les plateaux (…). Une fois épuisée la carte SOS Médecins, ou du SAMU pour avoir un avis médical, on se retrouve à engorger les urgences. Les pompiers ont un maillage inégalé du territoire avec des casernes pas trop éloignées des lieux d’habitation. Du coup, on s’appuie beaucoup sur le réseau des sapeurs-pompiers et on va les solliciter, y compris sur des missions qui ne relèvent pas de l’urgence. (…)  Nous, dans le Val d’Oise, on part sur des missions rocambolesques : un dentier bloqué, un ado de 15 ans faisant une crise de nerfs car il ne voulait pas faire ses devoirs … On part sur des trucs délirants !

Il y a aussi le système des carences : sur des missions non-urgentes, lorsque le SAMU ne trouve pas d’ambulancier privé, il peut appeler les pompiers moyennant finance, et du coup ils trichent un peu sur les motifs en insistant sur l’urgence alors qu’il n’y en a pas forcément. Ainsi la mission devient gratuite puisque « pseudo-urgente ». Les pompiers sont totalement démoralisés parce qu’on les fait partir avec des motifs bidon: on va nous faire partir pour une détresse neurologique par exemple, or lorsque l’on arrive, la personne a une migraine depuis trois jours. Lorsque l’on devient sapeur-pompier, c’est pour accomplir des missions d’urgence, et on se retrouve à faire le taxi. Et ça les gars ne le supportent plus. On s’occupe des cas d’ivresse sur la voie publique, parfois nous partons sur des missions de femmes en couche et en réalité elle vous attend avec ses valises sur le trottoir, et n’est pas du tout en train d’accoucher  (…).  C’est vraiment le mal du moment car le SAMU explose  aussi sous une surcharge de travail.  Et je le répète, ça n’est pas de la faute des agents du SAMU. (…) Aucun pays au monde ne copie le système français ou l’on médicalise tout. En France, l’hôpital va aux blessés:  dans un accident grave, on emmène un médecin dans un petit hôpital mobile auprès de la victime pour la soigner. Dans les pays Anglo – Saxons, c’est le contraire, ce sont les paramedics qui stabilisent la victime et leur objectif est de l’emmener le plus vite possible vers l’hôpital ou il y a une super prise en charge. (…)  En France, il n’y a plus de médecin, on n’arrive plus à en trouver en ville, on n’arrive pas à en mettre au SAMU, et résultat tout retombe sur les pompiers. (…)

 

Que faudrait – il pour améliorer les conditions de travail des pompiers ?


Les besoins des pompiers de Paris ne sont pas les même qu’en Corrèze, mais globalement il y a des départements sous-équipés, car pauvres. Le financement est local, il vient des conseils départementaux et des communes, donc il y a des disparités sur le territoire. Ensuite, soit on resserre les missions sur l’urgence, soit on continue à ce train-là, et les mecs explosent. Dans les départements très urbanisés les mecs en ont marre de faire le taxi toute la journée. Ils sont quasiment dans l’ambulance 24h sur 24.  Ils ne touchent pas le sol. Là, il nous faut des effectifs (…). Si l’on continue sur ce schéma, il faut faire des recrutements massifs.

Les violences à l’encontre des sapeurs-pompiers sont en hausse depuis plusieurs années. Quelles en sont les formes ?


Nous sommes très sensibles à cette problématique là car nous avons des hausses qui tournent autour de 20% chaque année. En 2017, on avait + 23%, en 2015 c’était déjà + 21%. A chaque fois, ce sont des pourcentages qui s’empilent. La courbe monte donc de manière exponentielle.  Pour tempérer un peu ces chiffes, le message des organisations syndicales commence un peu à porter: on leur dit qu’il faut zéro tolérance sur ces violences. Même pour une menace de mort, on conseille aux pompiers d’aller au commissariat pour porter plainte. Malheureusement dans les zones très urbanisées, cela fait partie du “bruit de fond”. Dans mon travail je me suis retrouvé menacé et je n’ai jamais porté plainte. Aujourd’hui, avec le recul, je me dis que ce n’est pas normal. Mais un jeune de 20 ans taillé en V, qui pratique la muscu, face à un gringalet l’ayant menacé de mort, relativise. Et bien non ! Cela est une menace de mort, et il ne faut rien laisser passer (…).  Par ailleurs, on a des patients qui ont une pathologie psychiatrique et qui sont en rupture de traitement. En septembre 2018, un jeune pompier de Paris a été mortellement poignardé par un schizophrène qui ne prenait plus son traitement. (…) Ce qui pourrait aider par exemple, c’est qu’outre le secret médical, nous ayons les adresses ou le signalement des patients présentant ces troubles. Nos logiciels d’alerte permettent cela (…).  Nous avons un contrat de confiance avec les populations.  La question s’est également  posée quant au fait d’embarquer des caméras sur les interventions. Sur ce dossier-là, nous avons pris la position de dire que c’est un outil, après nous ne sommes pas obligés de nous en servir systématiquement (…)
A la veille des 13, 14 juillet, des 31 décembre, d’Halloween ou de la finale de la CAN, on fait ce que l’on appelle un ordre d’opération pour renforcer les équipes dans certaines casernes souvent à proximité de quartiers sensibles et on leur répète les consignes de sécurité en cas de violences urbaines. (…) Je pense que le symbole que représente les pompiers, l’uniforme, l’État, l’autorité provoque de l’adrénaline, le besoin de défier l’autorité et aussi de la bêtise chez certains individus. (…) On fait tous des bêtises dans notre jeunesse, mais le caillassage, la violence restent inacceptables.
 

Les interventions des sapeurs-pompiers devraient-elles être plus souvent encadrées par des membres des forces de l’ordre ?


C’est censé être le cas ! Nous ne sommes pas du tout habilités à en venir aux mains, à maîtriser quelqu’un. En théorie, dans toutes les situations où il y a une menace pour l’intégrité physique du sapeur-pompier, on devrait être escortés par les forces de l’ordre. Mais dans la pratique ce n’est pas vrai. Ce ne sont pas les gendarmes ou les policiers qui sont mauvais, ils ne sont en fait pas assez nombreux. Ce que nous constatons sur le terrain, c’est que nous avons du mal à avoir une escorte des forces de l’ordre. En ce qui concerne le risque d’attentat, nous sommes censés attendre que la police sécurise le site. Vous arrivez, il y a des gens qui saignent sur un parking, vous allez vous retirer en attendant que le site soit sécurisé ? Ce n’est pas comme ça que ça marche!   (…) Dans le contexte des violences urbaines qui parfois s’étalent sur plusieurs jours, là c’est assez bien cadré et le ministère de l’Intérieur met le paquet. Il y a des policiers en renfort ou des CRS. Mais au quotidien, on a une demi patrouille qui circule avec une vieille voiture, et donc une équipe incapable de nous sécuriser. On intervient souvent dans des endroits ou normalement nous devrions être sous protection policière. et l’on ne peut pas se le permettre.


Les pompiers sont – ils sollicités pour des interventions qui relèveraient d’autres services ?


Ce qui nous pollue le plus ce n’est pas la population, c’est la régulation du SAMU qui nous engage systématiquement sur des choses qui ne relèvent pas d’urgences, surtout dans les zones urbaines. A Lyon, Bordeaux, dans le Val d’Oise à Argenteuil ou Villiers – le – Bel, les mecs en on marre ! A l’instar du syndicat de la magistrature qui avait fait  “le mur des cons”, les pompiers ont le leur, et ils y collent toutes leurs interventions ubuesques. Il y a une double souffrance : ils font des missions qui ne leur incombent pas et ils sont pris pour des cons. On les envoie quelque part et une fois sur place, ils se retrouvent à porter des valises, faire le taxi. Nous sommes gratuits, nous sommes rapides, mais nous ne sommes pas dupes. Personnellement, je n’ai pas signé pour ça, mais pour faire des urgences. Après, nous avons tout de même une fibre sociale. (…) Parfois des pompiers partent pour relever des personnes tombées de leur lit. Si nous ne le faisons pas, qui le fait ? Il n’y a pas de services pour relever des personnes la nuit. (…) Si une dame âgée fait tomber ses clefs dans un plaque d’égout ce n’est pas à nous de le faire. Il y a des serruriers pour ça, ils peuvent lui ouvrir sa porte. Mais malgré tout, c’est bien qu’on le fasse quand même. Tout est une question de mesure. Mais tout ceci reste anecdotique face à la masse de secours à la personne que  l’on nous envoie par milliers tous les jours. (…)


 

Qu’est-ce que la prime de feu ? En quoi nécessite–t–elle une revalorisation ?

Il y a trois types de pompiers: les pompiers militaires :  le bataillon des Marins Pompiers de Marseille et la brigade des pompiers de Paris, puis le gros de la troupe est constitué de pompiers volontaires, soit 79% . Les revendications de la grève se portent sur les pompiers professionnels qui ont un statut de la fonction publique territoriale. Dans les années 90, les pompiers ont obtenu que leur prime de feu soit intégrée au calcul de la retraite. On pourrait la comparer à une prime de risques. Elle représente 19% du traitement brut car on considère que l’on fait un métier dangereux. Or depuis les années 90, elle n’a pas évolué. Nous partons du constat que nous avons une côte de confiance auprès du grand public, des élus, (…) or beaucoup d’entre nous avons un organisme malmené par le manque de sommeil ou d’autres font face aux problèmes de la garde des enfants avec des horaires décalés, notamment en cas de séparation. Cela peut paraître du détail, mais tout ceci se monétise. (…) C’est une véritable revendication salariale.

 

26/07/2019 - Toute reproduction interdite

Jérôme François DR