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Nicolas Evrard : ‘’Comprendre les territoires’’

Des agriculteurs français de l'Union Rurale de Coordination Rurale manifestent pour protester contre l'importation de soja OGM traité au glyphosate à Montoir-de-Bretagne, France, 21 novembre 2017 Stephane Mae/Reuters

A quoi correspond la notion de territoire, dont on nous parle tant dans les médias ? Nous avons posé la question à l’un des meilleurs spécialistes français, Nicolas Evrard. Maire de Servoz en Haute-Savoie et Vice-président de la Communauté de communes de la Vallée de Chamonix-Mont Blanc, cet élu de terrain, par ailleurs président du Groupe de travail Europe et International du Comité de massif des Alpes, nous explique tout. Avec brio et simplicité. Propos recueillis par Emmanuel Razavi

 

 

De quoi parle-t-on quand on parle des territoires ?

En simplifiant les travaux de Claude Raffestin ou de Bernard Debarbieux, on peut dire que le territoire est un espace auquel l’homme a donné un sens mais aussi que l’espace donne une identité à ses habitants. Ainsi, le territoire est ce qui se forme à travers le lien entre l’homme et son environnement ; l’homme agit sur son environnement mais l’environnement aussi contribue à forger une culture, une sociologie, une économie particulière. La crise climatique et écologique nous pousse à redécouvrir d’urgence cette interdépendance entre l’homme et l’environnement, donc à travailler sur les territoires.

 

D’où vient ce sentiment de fracture entre les territoires ?

A partir du moment où un modèle dominant, se pense comme seul pertinent, qu’il veut, même inconsciemment, devenir le modèle unique, la fracture est inévitable. La négation de la diversité des situations territoriales vient d’une difficulté à penser la minorité dans un monde globalisé où les « villes mondes » se parlent entre elles et oublient leur « arrière-pays ». La « technostructure », a oublié la complexité des réalités environnementales, sociales, culturelles ou économiques. Nos dirigeants ont eu tendance à penser l’« aménagement du territoire » autant que les réformes du « mille feuilles » institutionnel à partir du modèle métropolitain. De ce fait, une tension s’est créée entre « la ville » et « la ruralité » comme entre le centre urbain et sa périphérie. Les services à la population déclinent, puis disparaissent. Les investissements s’amoindrissent dans les campagnes, à la montagne, dans les villages, puis dans les villes moyennes, les banlieues et on se concentre sur le développement des centres métropolitains seuls acteurs identifiés pour être « compétitifs » dans l’économie globalisée… La politique de l’aménagement du territoire a décliné en terme financier et en moyen d’investissements ; on a privilégié les « grands projets » et les « grandes entreprises » qui généralement se situent dans les métropoles.

 

Y-a-t-il encore une diversité des territoires ?

Oui absolument et il existe même une reconnaissance juridique européenne de cette diversité avec l’article 174 du Traité de Lisbonne qui reconnait dans sa définition de l’objectif européen de cohésion territoriale, le besoin d’une attention spécifique aux territoires ruraux, en transition industrielle, ou qui souffrent de « handicaps naturels ou démographiques graves et permanents » que sont les régions à très faible densité de population, insulaires, transfrontalières et de montagne. Et même si on peut assister à une certaine banalisation de nos paysages, nos territoires restent d’une grande diversité.

 

Le monde rural n’est – il pas condamné par la mondialisation ?

Durant les dernières décennies, le modèle dominant n’a parlé que « d’économie de la connaissance » et jugeait que l’industrie était dépassée … on a favorisé la croissance de nouvelles entreprises de services sans penser que tous les secteurs productifs, quelques soient leur territoire d’implantation, peuvent être des créateurs de valeurs et d’emplois. Pour caricaturer, la Chine devait être l’usine du monde et s’y cantonner ; les métropoles occidentales, les créatrices innovantes toujours à l’origine du cycle de vie des produits… la ruralité, limitée à un réservoir de ressources naturelles à l’usage du « guerrier économique urbain ». En réalité, les choses se sont passées autrement. Aujourd’hui, on reparle d’économie circulaire, de circuits courts, de qualité, on parle de façon transversale d’environnement, de ressources naturelles et culturelles à préserver, à valoriser. Cela nous pousse à redécouvrir les atouts des territoires ; on en vient à identifier les fuites économiques d’un territoire afin de développer une économie locale plus résiliente. Ce sont les nouveaux enjeux des intercommunalités et des Schémas de Cohérence Territoriale (SCOT). La mondialisation n’est pas uniquement « heureuse » et il est urgent de retrouver le chemin de la création de valeurs et de ne pas négliger la ruralité et les territoires dans leur diversité. La Caisse des Dépôts et Consignations est devenue la Banque des Territoires et l’ex- DATAR se fond dans l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires… C’est un premier signe encourageant.

 

Quels sont les enjeux du numérique dans les territoires ruraux ?

Il semble convenu que le numérique donnerait accès à la connaissance et effacerait les distances qui s’avèrent être les problèmes clés des territoires les plus périphériques, ruraux ou porteurs de « handicaps naturels permanents ». L’accessibilité numérique est donc une condition nécessaire à cette cohésion des territoires que l’Europe et l’Etat souhaitent. Mais ce n’est pas une condition suffisante ; il faut également de l’ingénierie et de l’attractivité pour attirer les compétences ou les former, pour les maintenir et assurer une certaine qualité de vie. Mais le retard pris en termes d’infrastructures numériques (fibre optique, 4G) sera difficile à combler rapidement ; pour autant, la dématérialisation des services publics de l’Etat avance rapidement même si une partie de la population et de très nombreuses communes subissent cette évolution parce qu’elles ne sont pas préparées. Cependant, des territoires ruraux ou montagneux, investissent dans ces aménagements et dans ces compétences depuis des années et permettent d’envisager des innovations et des services pertinents en termes de santé, d’administration ou de formation.

 

Quel est le lien entre la crise des gilets jaunes et la notion de territoire ?

Il semble que la question territoriale trouvait une place absolument centrale au départ de la crise des gilets jaunes. La question de la limitation de vitesse, renforçant le sentiment de harcèlement financier de l’automobiliste, la sur-taxation du diesel, la mise en avant des « premiers de cordées » de la « start-up nation » sont entre autres, des indicateurs clairs d’un ras-le-bol d’une partie de la population de « province ». La rupture territoriale entre l’habitant des centres villes métropolitains et le Français rural et des sous-préfectures s’est retrouvée dans un mélange d’expressions identitaires et sociales. Au-delà d’une lecture politique, une lecture territoriale est tout aussi pertinente pour expliquer les sources de la crise des gilets jaunes.

 

Quels sont les grands enjeux d’avenir pour les territoires français ?

Il s’agit assurément de l’enjeu de l’ingénierie c’est-à-dire la capacité à mobiliser des compétences et des moyens financiers. Ces deux éléments clés du développement territorial se sont concentrés ces dernières années dans les métropoles ; les territoires français ont des atouts à valoriser encore faut-il qu’on leur en donne les moyens ; l’enjeu est de réussir à faire émerger « l’intelligence collective » des territoires.

 

En quoi le monde rural reste-t-il un enjeu politique majeur ?

D’une certaine façon avec l’émergence des puissances continentales, la place rapidement prise par la Chine, l’Europe s’est aperçue qu’elle risquait de ne plus faire le poids ; son système démocratique qui semblait son atout principal est en crise. Certains grands pays européens ont senti les premiers signes de ruptures territoriales par des signes avant-coureurs politiques. On peut également analyser cette crise politique entre centres et périphéries aux Etats Unis avec le vote Trump. Finalement, plus qu’un poids, ces territoires « éloignés » pourraient devenir un atout et fonder de nouvelles ruralités tant pour de jeunes retraités que pour des jeunes en recherche d’un autre projet de vie plus en phase avec leurs valeurs. Enfin, la bonne gestion du territoire passe par une occupation plus ou moins dense de l’ensemble de l’espace. Le maillage des villages et des villes moyennes est en cela déterminent pour maintenir une population et pour envisager une redynamisation des territoires les plus en difficultés.

 

Qu’est-ce que l’agence nationale de cohésion des territoires ?

L’agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) vise à concrétiser l’annonce faite par le président de la République le 17 juillet 2017 d’une agence unique pour l’action territoriale de l’État. Cette agence a pour mission de soutenir les collectivités territoriales dans la définition et la mise en œuvre de leurs projets, notamment pour l’aménagement des centres villes, la présence de services publics, les transports, la lutte contre le changement climatique, les projets de développement, etc. Elle rassemble des services du Commissariat général à l’égalité des territoires, mais aussi de plusieurs agences. Elle est compétente sur l’ensemble du territoire mais ses actions seraient ciblées, en priorité, sur les territoires en difficulté. Mais l’ANCT devrait être en appui des Préfets qui en mobiliseraient l’ingénierie en fonction des besoins des territoires qu’ils identifieraient. N’aura-t-on pas tendance à privilégier les « gros » projets proposés par de « gros » élus ? Ce n’est pas l’objectif annoncé du gouvernement ; attendons la mise en place et les champs d’actions qui restent à préciser.

 

De quoi parle-t-on quand on parle de « territoires perdus » ?

On parle en général ainsi des banlieues urbaines des métropoles là où nous pouvons constater que la République est trop souvent absente autant par son « ascenseur républicain » que par son autorité sensée protéger ses citoyens. Ce terme reflète une réalité des territoires où l’Etat de Droit est plus absent qu’on ne devrait l’attendre de notre République. Aujourd’hui, ce concept peut s’étendre à beaucoup d’autres territoires périurbains ou ruraux. Combien d’habitants des villages ruraux ou de montagne, combien de ceux des quartiers pavillonnaires périurbains, des villages dortoirs ne comprennent plus les principes de notre République, ne se retrouvent plus dans les règles du « vivre ensemble » français ou ne sentent pas engager par le respect de l’Etat de Droit. La rupture territoriale n’a pas seulement des conséquences économiques et sociales, elle a des conséquences politiques majeures qui pèsent lourdement sur notre démocratie et la mettent en danger.

 

05/08/2019 - Toute reproduction interdite

Une banderole portant la mention " zones rurales en danger " est affichée sur des balles de foin près d'une route à Gramat, une ville rurale du centre-sud de la France, le 9 décembre 2013. Regis Duvignau/Reuters